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Au
moment où Gauguin achevait ses jours à Atuana, débarquait
à Papeete un ancien élève de Luc Olivier Merson,
ayant fréquenté l'Ecole des Beaux Arts. Charles Alfred Le Moine était un homme de trente
ans, "charmant conteur aux réparties spirituelles. Il se présentait comme un lointain cousin
d'Alfred de Musset dont il avait le physique y compris
la barbe". Il se mit à donner des leçons de dessin
aux demoiselles de Papeete et commença à peindre.
"Ses oeuvres, paysages, scènes de genre, pochades et études,
se vendirent assez bien, mais à des prix modestes",
affirme un contemporain. A
Papeete, en mai 1903, M. Vermersh, receveur de
l'enregistrement, agissant en tant que commissaire-
priseur, lui demanda de l'assister, pour la vente des
objets de la succession Gauguin.
Par cette expertise, pour laquelle on lui chercha
pouilles, Charles Le Moine, entrera par la petite porte
dans l'histoire anecdotique de la peinture française,
car, malchance ou modestie, son nom n'a jamais dépassé
les rivages de Tahiti pour parvenir aux gloires
académiques. Aucun Musée dans le monde n'a accroché une
toile de lui.
Même
à Tahiti, il faut assurer sa matérielle. Pour
subsister, Le Moine, grâce à son bachot et
à des protections locales parvint à se faire nommer
successivement lieutenant, juge par intérim à Papeete
(1903), puis agent spécial aux îles Gambier (1906)
avant de venir jouer les pédagogues aux îles Marquises
(1911). "Un instituteur", déclare un
inspecteur, "qui dirige à la douce l'école publique de Vaitaha,
consacrant ses loisirs à la peinture." "Sa vie était
réduite à la peinture" écrira Frédéric O'Brien,
un voyageur américain, qui continue : "Il cherchait
à rendre l'atmosphère si caractéristique des
Marquises, ses beautés, sa sauvage séduction".
Le
Moine s'il n'enseignait pas le français à la jeunesse
marquisienne faisait il du moins de la bonne peinture
marquisienne? Il nous est assez difficile de le savoir
car l’œuvre de Le Moine n'a jamais été rassemblée
pour une exposition.
Les quelques tableaux de lui vus à Tahiti nous
prouvent que si Le Moine peut exécuter un portrait il
se comptait surtout dans l'anecdotique. Voici des danses marquisiennes ou des fêtes à
Tahiti, voici des "lavandières" et des
"vendeurs
de poisson", des repas en plein air ou des scènes
d'intérieur, beaucoup
d'études de chevaux marquisiens, toujours de
l'anecdotique et du fait divers. L'époque, la
"belle époque" veut ça. Il s'intéresse davantage à l'accidentel qu'au
fond des choses. Il
n'a pas su discerner les restes de cette merveilleuse
civilisation touchée à mort: les derniers tatoueurs,
les sorcelleries, les danses et les grandes fêtes
orgiaques au vin d'orange qui se déroulaient encore de
son temps, survivances des splendeurs passées, dans le
fond des vallées, loin des inquisitions des gendarmes
et des remontrances des missionnaires.
Le
Moine aurait pû être l'illustrateur des "Immémoriaux" de Victor Segalen, d'autrefois. Il ne sera que le peintre témoin de la plus
courante réalité quotidienne, celle qu'il peut
observer de sa véranda et dont il se satisfait. Ce caractère épisodique de sa peinture, qui la
rabaisse à nos yeux, la sauve comme document.
Car si Le Moine est incapable de recréer, de
transposer, s'il ne peut peindre qu'avec une rétine
servile, au moins a-t-il appris aux Beaux Arts à
dessiner. Ses
toiles sont fort bien construites.
Il sait aussi composer. Ombres et lumières s'équilibrent
harmonieusement. Il
y a parfois chez lui de fort jolis mouvements, d'agréables
dispositions de personnages. Ses portraits sont ressemblants.
Il
y a également chez Le Moine un animalier. Les chevaux importés aux Marquises y ont trouvé
un climat favorable. Et ce n'est pas un des spectacles les plus imprévus
des Marquises que d'y découvrir, dans les hautes vallées,
des bandes de chevaux sauvages. Les galopades éperdus des étalons, leurs
batailles, leurs ruades frénétiques, leurs silhouettes
cabrées sous le ciel tropical contrastant singulièrement
avec le calme presque funéraire des îles.
Le
Moine, c'est clair, aimait et comprenait les chevaux. D'où quelques toiles qui témoignent d'un vrai
talent d'animalier. L'huile qui nous présente une jument blanche se
débarrassant par une ruade de deux étalons se
disputant ses faveurs est un beau morceau de bravoure où
les attitudes entremêlées des bêtes, l'acharnement
combatif des mâles, leur comportement agressif est
d'une saisissante vérité.
Le
gouverneur Bouge, grand collectionneur devant l'éternel,
était en poste à Papeete, lors du retour en France de
Le Moine qui, en 1918, y revenait mourir. Il puisa maints dessins, croquis rapides ou études
plus poussées, dans les cartons de l'artiste. Les dessins de Le Moine sont d'un crayon fort
académique, mais détaillés, précis, oeuvrés à
souhait. Nous
sommes très loin de Gauguin, mais très près des modèles,
saisis sur le vif, et observés dans leur réalité
quotidienne. Le
regard lointain des tahitiennes, leur sourire énigmatique
leur teint si particulier tout est là dans un visage
dessiné par Le Moine. Un buste de femme déjà
âgée, surmonté d'un
vaste chapeau de paille demeure la meilleure pièce du
lot. Le
Moine a remarquablement saisi, outre la physionomie
osseuse et parcheminée, cette attitude de noblesse un
peu lasse, cet oeil désabusé quoique vif encore qui
caractérise la mama, la grand-mère tahitienne, telle
qu'on peut la voir, le dimanche au temple, droite, fière,
inlassablement attentive au pied de la chaire où
inlassablement parle le pasteur. Les dessins de la
collection Bouge appartiennent aujourd'hui au Musée de
la Ville de Chartres.
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